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mercredi, 25 juin 2008

Semaine 41

Carpe diem

   Carpe diem… Cueille le jour (avec la métaphore)… Profite de l’instant présent (sans la métaphore)… C’est ce que je fais depuis… Depuis combien de temps en fait ? Pas si longtemps pourtant… Depuis que cette fichue tuile m’est tombée sur la tête… Depuis que j’ai compris que la vie c’est cette garce tour à tour enivrante et funeste… Depuis la seconde où tout s’est arrêté… Depuis la seconde suivante où le souffle court mais encore en vie, je me suis dit que si je n’étais pas morte, je serai plus forte… Alors depuis je cueille, je fais des bouquets d’instants aussi précieux que futiles, des instants éphémères perpétuels, de grandes brassées de jours qui s’enfuient, d’instants qui s’immobilisent le temps d’une seconde pour devenir souvenirs… Et je souris, je ris pour mieux les faire résonner à la surface de la terre… Pour mieux les partager aussi… Parce que décidément les larmes sont silencieuses et pudiques… Carpe diem

   Je viens de passer une heure avec toi, mais je sais que tant que je suis là tu ne peux pas te reposer, tu te sens obligée de faire semblant, de sourire, de répondre à mes rires… qui te font sentir vivante mais malgré toi, malgré moi, qui t’épuisent… Alors je suis sortie, prétextant l’envie d’une clope, et je suis allée déambuler dans les couloirs pour enfin parvenir à cette chapelle à la fresque, au plafond, étonnante… J’aime bien ses couleurs vives, elle respire la joie de vivre, l’allégresse… J’en ai besoin, elle me fait du bien…  Forcément elle n’est pas très raccord avec l’esprit de cet Hôtel-Dieu parmi d’autres… C’est étrange de savoir que des gens viennent ici pour visiter… quand je sais que toi tu ne la verras jamais cette chapelle, alors que depuis six mois tu dors dans l’aile voisine…

   Au début on t’a dit que tu rentrerais dès que la rééducation post-opération serait terminée… Six mois plus tard la rééducation a si peu progressé qu’on a décidé de tout arrêter… pour te foutre la paix ! J’aime bien aussi ce « on » à l’hôpital qui rappelle habilement et discrètement d’où il vient… « On » c’est l’ « homme » l’identité en moins, l’anonymat en plus… Quand j’ai compris que tu ne sortirais plus de là, je me suis décidée à voir les choses en face et je suis enfin venue te voir… j’ai hésité… je n’en avais pas envie… Non pas que je ne voulais pas te voir, mais je ne voulais pas affronter l’image déformée par la maladie… Je refusais de souiller celles de l’été dernier où rien encore ne transparaissait… Et puis, comme je ne suis plus une petite fille, ou plutôt comme je suis ta petite fille, je me suis prise par la main et j’ai décidé de prendre le téléphone, prévenir de mon arrivée, m’engager pour ne plus reculer. Et je suis montée dans la voiture. Quand j’en suis descendue, je me suis laissée guider jusqu’à ta chambre… Tu m’as souri… Moi pas… J’ai eu du mal à te reconnaître, au point de découvrir que tu as les yeux bleus… Peut-être à cause de ton teint pâle… trop pâle… Et comme il n’est pas de bon ton de craquer dans un hosto, je me suis mise à faire ce que je fais chaque fois que je vais mal… Je t’ai fait rire… Et j’ai ri avec toi… Et ma récompense fut quand tu as lâché : « Oh ! Ce rire ! ça fait du bien d’entendre rire ! »  Alors j’ai su que j’avais bien fait de venir… que l’image de l’été dernier ne serait pas complètement souillée : tu m’offrais de nouveau tes mots, tes regards, tes sourires… même pâles… Nous nous créions de nouveaux souvenirs qui venaient s’ajouter aux précédents… Mais désormais, ça t’épuise de rire… alors je suis sortie pour te laisser te reposer… Et en sortant de l’ « hôpital sans tabac » (qui a déjà lu quelque chose d’aussi ridicule ?!), après avoir visité la chapelle étonnante, après t’avoir dit à demain… j’ai vu cette enseigne au-dessus de la vitrine postée en face… Carpe diemCIMG7053, Maître Artisan Coiffeur… Dans la vitrine se reflétait ton Hôtel-Dieu… J’ai trouvé ça étrange, bien plus que la chapelle aux couleurs vives… Un message divin ? Une arrière boutique ensorcelée pour déjouer le mauvais sort? Je l’ai prise en photo mais quand elle apparut sur l’écran de mon appareil numérique, j’ai déchanté. Elle n’avait rien d’extraordinaire. Juste un coiffeur même pas drôle, à l’humour pince sans rire, qui n’aura jamais ce privilège de teindre tes cheveux en rouge… parce que finalement le blanc te va bien… Il fait ressortir la couleur de tes yeux…

 

 

 

 

By Rouge pour Kaléïdos-coop

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