mercredi, 21 octobre 2009
Terre brûlée
« Rien ne pousse sur les terres brûlées ma belle, je me range, c’est toi qui as raison… » Elle poursuivit encore un peu la conversation, avec cette évidente volonté à vérifier au timbre de ma voix qu’elle pouvait me laisser seule, m’assura de tout son soutien. Je pouvais la joindre à n’importe quelle heure du jour et de la nuit, je ne devais pas hésiter, ne pas m’enfermer dans le silence. Puis enfin elle raccrocha.
Le silence : il est là, tout autour de moi à présent. Pourtant si je tends l’oreille, j’entends au loin la rumeur citadine : ici un moteur de voiture qui vrombit, là des clameurs, sûrement des enfants qui jouent. J’imagine par delà mes larmes silencieuses leurs sourires, ils me rassurent. Peu importe ce qu’il adviendra de moi, tant que les enfants rient, l’ordre du monde est à peu près en place. Je peux tranquillement m’apitoyer sur mon sort, me recroqueviller sur moi-même, mentir à mes amis et faire semblant d’avoir la voix claire au téléphone. Il parait que cela finit par passer ; il suffit juste d’être patient et d’attendre que le temps fasse son œuvre. Alors j’attends.
Je m’assois par terre sur le carrelage froid et m’appuie sur le mur. Je sais que sinon dans quelques minutes j’aurai mal au dos: et comment me complaire dans ma tristesse si j’ai vraiment mal quelque part ? Or je veux rester concentrée sur mon chagrin. Aujourd’hui c’est décidé je suis la plus malheureuse de la terre. Demain, je serai moins ingrate, c’est promis et je reconnaitrai qu’il y a pire que moi : les enfants qui meurent de faim, les victimes des guerres civiles… Mais aujourd’hui, accordez- moi ce droit, accordez-moi l’exclusivité de la douleur… Le carrelage est vraiment froid, je commence à grelotter, mes dents claquent. Je me lève tout doucement et sens malgré tout mes muscles contractés se rebiffer. Ce corps n’est même plus digne d’être habité. Je devrais le laisser choir par terre informe et vide. Et me tirer de là. Mais je ne suis pas assez courageuse ? inconsciente ? suicidaire…
Je me glisse sous ma couette ; j’ai au préalable pris soin de mettre la boite de mouchoirs en papier sur ma table de nuit. L’expérience de la douleur m’a appris ça : anticiper. Après avoir dû me moucher dans mes draps plusieurs fois, j’ai réalisé que si je pensais à prendre des mouchoirs avec moi avant de me coucher, ça me permettrait de dormir dans des draps plus propres. Ce jour-là fut à marquer d’une pierre blanche ! En même temps, qui est-ce que ça aurait bien pu déranger de dormir dans mes draps pleins de morve ?
Mais, je me suis raisonnée. Il s’agissait aussi de respect de moi-même. Comment me faire respecter, ou bien faire respecter ma douleur, si moi-même je ne suis pas capable de le faire ? Alors depuis, j’ai des stocks de boites de mouchoirs et j’en prends une neuve à chaque fois que je vais me réfugier sous ma couette pour y pleurer au chaud. Le lendemain, un cimetière de mouchoirs usagés me sert de descente de lit. Je les ramasse consciencieusement et les mets à la poubelle : geste symbolique, comme des morceaux de chagrin dont je me débarrasse au fur et à mesure. Jusqu’à ce que ça me reprenne.
Au début c’était tous les jours. Depuis quelques semaines je m’organise pour pleurer les jours où je ne travaille pas. C’est bien plus pratique et beaucoup plus commode. En plus, personne n’assiste plus au spectacle déplorable qu’offrent mes larmes noires de mascara, mes yeux rougis, mes paupières gonflées, mes cernes grises. Je garde désormais tout ça pour moi. J’ai dressé mon chagrin, bientôt je l’aurai même apprivoisé et je vivrai avec lui comme s’il était un petit animal familier.
Et puis un jour viendra qu’il mourra, comme un vieux chien devenu sourd ; la maison sera vide, et je choisirai, ou pas, de le remplacer par un chagrin tout neuf. Mais pour ça, il me faudra d’abord ouvrir de nouveau mon cœur, et accepter que sur cette terre brûlée des brins d’herbe poussent et recouvrent mes plaies et mes cicatrices…
By Rouge pour Kaléidos-Coop
16:22 Ecrit par Rouge dans Cabinet d'histoires | Lien permanent | Commentaires (4) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : chagrin, nouvelle, écriture











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Commentaires
Allez....... c'est les vacances! ke du bonheur!
belle prose du chagrin et avec le bonheur ça donne koi?
Biz!
Ecrit par : karel | samedi, 24 octobre 2009
Karel> en même temps c'est juste la faute à l'image!!! http://storage.canalblog.com/73/77/347243/45207525.jpg
Ecrit par : Rouge | samedi, 24 octobre 2009
Ah Oui, la prochaine est bien plus belle!!!
Ecrit par : karel | dimanche, 25 octobre 2009
Karel> ?! le lien envoie vers l'image actuelle... et la nouvelle n'est pas publiée!!! mais peut-être es-tu doué de talents divinatoires?!...
Ecrit par : Rouge | lundi, 26 octobre 2009
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